Marguerite Pilven

Diplômée d’une Licence de philosophie (spécialisation  Esthétique) et d’une Maîtrise en histoire de l’art portant sur Pierre Klossowski (les Mystères de Roberte ou l'image ambigüe) à la Sorbonne Paris 1, Marguerite Pilven est critique d'art et commissaire d'exposition membre de l'AICA.

Ses commissariats d'exposition sont un prolongement et une matérialisation de ses recherches critiques, elles-mêmes constamment traversées par la lecture de textes théoriques issus des champs de la philosophie, de l'anthropologie, de l'histoire, de la littérature, de la théorie des images et des médias. Le commissariat d'exposition est pour elle un moment de partage privilégié de l'état de ses recherches où la pensée intranquille se dépose en une configuration d'œuvres choisies.

L'Antichambre project
"Faire la cuisine, manger, c’est un des rares actes où l’on utilise nos cinq sens" rappellait Ryoko Sekiguchi dans un entretien. Les trois artistes invités ont pour point commun de faire du corps humain le centre d’un ensemble d’oeuvres liées à nos façons d’habiter le monde, en lien avec d’autres règnes, notamment le règne animal, de le façonner, de le percevoir, de le ressentir, d’en faire partie, au sens où le corps est lui-même fait de cette matière du monde. Dans leur approche intime, domestique, anthropologique, politique de cette question, chacun d’entre eux compte dans son corpus artistique une ou plusieurs oeuvres directement connectées à la question de la dégustation, de la subsistance ou de la dévoration. En les exposant dans une chambre d’hôtel, je souhaite les faire résonner ensemble en des jeux de proximité, de contraste et de complémentarité favorisant la mise en place d’un récit, ainsi que faire écho au lieu d’habitation et de passage qu’est la chambre, en lien avec le voyage, l’agrément, le déplacement, le corps qui s’abandonne au sommeil, au rêve ou à l’amour.
 

Maike Freess

Maike Freess vit actuellement à Berlin. Depuis plus de 20 ans, elle développe une œuvre pluridisciplinaire où le corps, dans ses fonctions sociales et culturelles, sert de fil conducteur à ses dessins, ses vidéos, ses sculptures. Formée en partie en France dans l’atelier de Christian Boltanski, sa culture artistique est cependant germanique et son travail révèle un goût certain pour les déformations, les visions hallucinées de Mathias Grünewald, le pathos de Baldung Grien ou la caricature d’Otto Dix.

"Ses biografies affirment que Maike Freess est née en 1965 à Leipzig. Il faut donc croire à la métempsychose car cette artiste est possédée par l'esprit de Baldung Grien, à moins que ce ne soit celui de Grünewald, ou, plus près de nous, de Bellmer. Sur papier blanc ou noire, elle dessine avec la même sûreté de traits qu'eux et la même manière légère de suggérer les volumes des têtes et des corps par des lignes sinueuses et des ponctuations de lumière. Mais elle est d'aujourd'hui. On a observé ces visages féminins moroses ou hébétés dans les rues. Les défilés militaires qui montent de l'arrière plan, on les connait aussi, depuis le XXe siècle. AMOK, le très grand dessin, est l'une des plus impressionnantes allégories de l'histoire récente que l'on ait vues. L'une des plus cruelles aussi."

Philippe Dagen

 
L'Antichambre project
L’œuvre de Jessica Lajard comporte plusieurs sculptures qui travaillent la connexion charnelle entre corps humain et nourriture. En résidence à Limoges, ville mondialement connue pour sa porcelaine blanche, Lajard a réalisé une série de modules cylindriques décomposant le corps humain en deux unités complémentaires : la tête et le tronc. Leur minimalisme, leur similitude et leur principe d’emboîtement appellent l’imaginaire à étudier tout l’éventail de combinaisons possibles entre ces modules. Lajard y a tenté l’approche la plus simple du corps humain, la tête et le tronc formant des modules quasi identiques. On est en pleine réduction à des formulations géométriques et démultiplication infinie en série, dans l'esprit de l'art minimal. Ce parti-pris se conjugue avec les origines industrielles de la porcelaine et sa blancheur. Eye candy, le titre de l'oeuvre, synthétise efficacement ce raccourci de l'oeil et du toucher qu'elle suggère. Les parties amovibles, des pointes de chantilly, obstruent les organes faciaux des robots et coiffent d'un gland crémeux le cylindre planté sur les modules-tronc. Ce « compagnonnage du ludique et du lubrique » me fait penser au Marquis de Sade, cet homme qui souhaitait avant tout « redonner du corps à la pensée », « montrer la face lumineuse du désir ».

Jessica Lajard

Après avoir grandi dans les Caraibes, Jessica Lajard sort diplômée en 2010 de l’École des Beaux Arts de Paris. Son œuvre propose un répertoire de formes librement inspirées de l’imaginaire populaire, flirtant avec le grotesque et les allusions sexuelles. Parfois issues d’un dessin, ses installations se déploient ensuite dans l’espace, à l’instar de son exposition au 59eme Salon de Montrouge (2014) ; immersion dans une scène de carte postale, où les textures - céramique, marbre et textile - se mélangent, le tout créant une atmosphère de coquillages et crustacés pétillante, pop et surréaliste. De même, pour sa nomination au Prix Révélations Emerige en 2015, elle introduit le visiteur dans une installation, Somewhere Where the Grass is Greener, cette fois plus intime et rappelant l’univers domestique. Outre sa participation à de nombreuses expositions collectives et foires d’art, Jessica Lajard a notamment exposé au Musée National Adrien Dubouché – Cité de la Céramique Sèvres & Limoges, après sa résidence à l’ENSA Limoges. En 2016, elle réalise deux expositions personnelles d’envergure, Soft Spot (La Traverse, Centre d’Art Contemporain, Alfortville et Out of the blue (Centre Culturel François Mitterand, Beauvais).

L'Antichambre project
Artiste à la pratique multiforme, uniquement guidée par les digressions, promenades et raccourcis de la pensée, Olivier Leroi intervient sur toute sorte de supports et d’objets (naturels, imprimés, taxidermisés, sculptés, manufacturés…) Leur sobriété, alliée à une attention ténue au détail, touche à la question des origines, au sens de l’acte et du sens. Ces allégories construites sur des glissements d’échelles associent l’observation concrète à l’imaginaire. Le plus intime interroge le plus universel, l’infime et l’infini dialoguent dans un mouchoir de poche. Invité par la galerie bordelaise La Mauvaise Réputation à participer à une exposition collective portant sur le vin, il réalise une oeuvre à partir de la double page d’un livre de Guillaume Apollinaire, issu du recueil de poème Alcool. Dans le cadre d’un projet de résidence à la Maison Rabelais, il imagine « développer l’analogie entre la longue planche qui sert à acheminer des hottes pleines de victuailles à la grande bouche de Gargantua et le labret du cacique d’Amazonie. Dans la gravure de Daumier, Gargantua est en quelque sorte nourri à la chaîne, on y sent une profusion, un monde infini, une bouche à engloutir sans limites. Dans notre monde aux ressources limitées, le chef Raoni d’une tribu d’Amazonie défend la forêt brésilienne, à l’inverse il apporte la mesure, la conscience d’un monde fini. Son plateau buccal (labret) est ici plutôt un pont pour la parole, le plateau du langage. » (Propos d’Olivier Leroi).
 

Olivier Leroi

Après avoir suivi une formation de forestier en Corrèze, Olivier Leroi a été élève de l’Institut des hautes études en arts plastiques, sous la direction de Pontus Hulten. Eclairé par cette nouvelle expérience, il a développé un travail de dessin et de sculpture dont le fil rouge est la relation au milieu. L’œuvre advient par un échange qu’elle cristallise, elle s’insère dans une matérialité qu’elle sonde et amplifie. Fondée sur l’économie du geste et une observation affinée qui se joue des échelles, elle s’apparente à une opération de dévoilement de la réalité dans ses dimensions sensibles, cognitives, émotives. Lors de ses voyages, Olivier Leroi crée des œuvres avec des personnes rencontrées sur ses lieux d’intervention et collecte les témoignages de ses « œuvres vécues » par des photographies et des performances filmées : Première neige en pays Dogon (Mali), El Zorro blanco (Mexiqu), La brigade de Chambord, Bruno, l’âne et les papillons ... Dans le cadre de la commande publique, il s’attache à mettre en lien les contextes et les émergences vécues : Abscisses-ordonnées au Collège du Brunoy, Une molécule d’eau dans l’eau au lycée du Giennois, Vingt et une histoires dans le vent, au collège de Thiant, Les 5 sens, Institut de Neuro-science de la Tronche-sur-Isère,  ou encore un film en hélicoptère,1020 km à Mont-Gerbier-de-Jonc.

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